Il est probable que le lecteur qui aurait parcouru Savitri dans la version originale en anglais du poème de Sri Aurobindo, se trouvera dérouté par la forme en prose que j'ai adoptée, abandonnant ainsi la forme originale en vers. Ce choix n'a pas été fait à la légère ; bien au contraire, il s'est imposé comme inévitable à un certain moment dans le cours d'une longue évolution.

      Mes premiers fragments de traduction de Savitri remontent aux environs de 1975, motivés par une raison tout à fait terre à terre : ma connaissance de l'anglais très rudimentaire à l'époque, ne me permettait pas de pénétrer le texte à simple lecture. Les premières ébauches respectaient par défaut la forme en vers, ou plus exactement "pseudo-vers" si j'ose dire — car il me semble qu'au cours du processus de traduction, la nature même du vers, son rythme, sa résonance, se trouvent irrémédiablement perdus.

      Plus tard, alors que les fragments s’étaient rejoints pour faire un tout, il m'apparut que le fait de rester attaché à ce qui n'était plus que des lignes tronquées, arrangées selon un ordre rigide et impermutable — sorte de géométrie d'imprimeur que l'on ne peut plus appeler vers — non seulement était inutile, mais pire, devenait une entrave dans ma quête de traduire le texte de façon fluide et naturelle ; une traduction littérale prisonnière de ce cadre étriqué me semblait affreusement rébarbative, rappelant les pénibles versions latines que j'avais endurées au cours de ma scolarité ! Avec le temps, cette limitation devint insupportable, et un beau jour de 1994, pour le meilleur ou pour le pire, je mettais les vers à la retraite.

      La traduction qui suit, résultat de cette approche, est une tentative d'offrir un récit lisible et vivant, ouvert à l'intuition, espérant transcrire un peu de la vision de Sri Aurobindo dans un esprit de liberté, tout en restant aussi proche que possible du texte original : car après tout, sous l'apparence d'un conte splendide, se cache un Manuel du Yoga infiniment détaillé.

      Que ceux qui pourraient voir là une défiguration de l'œuvre de Sri Aurobindo me pardonnent et referment le livre…

      En conclusion, il ne s'agit pas là d'un ouvrage d'écrivain, ni d'érudit — l'on y trouvera peut-etre d'occasionnelles fautes de grammaire et d'orthographe, des maladresses, et même quelques libertés insolentes ou contre-sens — mais plutôt d'un exercice personnel de yoga qui m'a beaucoup apporté au cours des années, et qui continue d'évoluer dans une recherche de perfection.

Joël Koechlin
Invocation, le 12 mai 2009 (revisé 2017)